Femmes au volant, mort au tournant ?

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(Photo by Jill111 on Pixabay)

Qui conduit le mieux, les femmes ou les hommes ?

FEU ROUGE !

Avant de poursuivre votre lecture, quelle est votre opinion personnelle ?

FEU ORANGE !

Sur quels éléments est-elle basée ?

FEU VERT…

Dans une discussion de groupe, quelle serait votre réaction si l’un des intervenants affirmait (sans second degré) que les femmes sont de bien plus mauvaises conductrices que les hommes suivant le fameux adage « Femme au volant, mort au tournant » ?

Il est probable que vous ou un autre participant lui fassiez remarquer, à juste titre, que les femmes ont moins d’accidents mortels que les hommes, et qu’elles ne sont donc non seulement pas plus mauvaises dans la conduite que la gent masculine, mais même meilleures. En effet 75% des morts sur la route sont des hommes (1) et 82% des auteurs présumés d’accidents mortels sont des hommes (2). Si la discussion s’arrête à ce moment-là, vous aurez identifié une variable significative (le taux d’auteurs présumés d’accidents mortels parmi les hommes et les femmes), mais est-ce suffisant pour affirmer que les femmes conduisent aussi bien, voire mieux, que les hommes ? Si la conversation se poursuit, il est probable que quelqu’un soulève la question du nombre de kilomètres au volant : suivant que les hommes conduisent autant que les femmes ou non, la pertinence du chiffre originel (82%) peut être confirmée, accentuée, nuancée, voire infirmée. Il est très difficile de trouver cette information et les chiffres ne sont pas tous en phase les uns avec les autres ; néanmoins, le consensus se stabilise autour d’un écart de 10% à 20% de moins pour les femmes en nombre de kilomètres parcourus, ce qui nuance le chiffre précédent, sans le remettre en cause.

Avec ces deux variables, l’accidentologie mortelle et le nombre de kilomètres parcourus, la conclusion reste inchangée. Pour avancer dans la réflexion, il conviendrait de prendre en compte d’autres variables, telle que la proportion relative d’hommes et de femmes au volant la nuit (période plus accidentogène), l’impact dans les chiffres des accidents de deux-roues motorisés (les hommes y étant surreprésentés, et 18% des tués sur la route étaient des conducteurs de deux-roues en 2014 (3)). Il est probable que ces deux éléments amèneraient à nuancer encore la répartition initiale, mais que l’accidentologie mortelle soit toujours supérieure chez les hommes.

Quant à l’individu toujours persuadé de la supériorité masculine sur la route, il pourra se consoler avec une étude (4) de 2013 de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents (Suva) qui conclut que l’accidentologie, rapportée au nombre de kilomètres, s’est inversée en une décennie : elle est deux fois supérieure en Suisse chez les femmes. Il s’agit toutefois des accidents en général, et non des accidents mortels.

Cet exemple montre que la réponse à une question simple et d’apparence quantifiable (Qui conduit les mieux,  les femmes ou les hommes ?) est souvent plus complexe qu’il n’y paraît. Considère-t-on les accidents mortels ou non ? Le nombre absolu d’accidents ou un taux relatif sur une base équivalente ? Et les accidents sont-ils d’ailleurs le seul paramètre à prendre en compte ?

Et vous qu’avez-vous répondu ? Et, surtout, pour quelles raisons ? Votre opinion était-elle basée sur des chiffres, des faits, votre expérience personnelle ? Que vous ayez répondu “les femmes” ou “les hommes”, la conclusion est la même : vous avez un croyance sur cette question. Le terme “croyance” s’entend comme une opinion, sans connotation religieuse. Tout le monde possède une multitude de croyances : elles sont à la base de notre vision du monde.

Dans le cadre de cet article, ce qui est intéressant, c’est de savoir si vous avez “justifié” votre croyance par un raisonnement basé sur une donnée chiffrée (juste ou non, peu importe), par exemple : “Les femmes conduisent mieux, car elles ont moins d’accidents” ou  “Les hommes conduisent mieux : j’ai eu quatre accidents non responsables dans ma vie, toujours avec des conductrices”. Si c’est le cas, pensez-vous que cette justification “logique” a renforcé votre croyance ? Et maintenant, considérez-vous que ce raisonnement était suffisamment étayé ?

Par ailleurs, entrevoir une multicausalité demande un effort intellectuel ; il est plus aisé et plus rapide d’expliquer une situation grâce à un seul paramètre qui peut paraître suffisant à lui seul. Pourtant, rares sont les situations où une seule cause est suffisante pour en appréhender la globalité, a fortiori dans des situations non scientifiques qui composent l’essentiel de nos interactions quotidiennes.

Si vous voulez en savoir plus sur les erreurs logiques et mathématiques dans le renforcement des croyances, vous pouvez consulter cet article (Revue européenne de coaching, janvier 2018).

Note : le but de cet article est d’éclairer le lecteur sur les croyance et les erreurs logiques et mathématiques que peut commettre chacun d’entre nous, et non d’évaluer les compétences respectives des hommes et des femmes dans la conduite automobile.

(1) : Sécurité routière, Les hommes et les femmes sur la route. 2012. Disponible sur : http://www.securite-routiere.gouv.fr/medias/les-chiffres-de-la-route/les-hommes-et-les-femmes-sur-la-route

(2) : Permis à points, Les hommes et les femmes inégaux face aux accidents de la route. 2015. Disponible sur : https://www.permisapoints.fr/actualites/hommes-vs-femmes-accidents-de-la-route-160606

(3) : Prévention routière, Statistiques d’accidents. 2016. Disponible sur : https://www.preventionroutiere.asso.fr/2016/04/22/statistiques-daccidents/

(4) (9 janvier 2013) Accidents de la route : les femmes dépassent les hommes, in Tribune de Genèvehttp://www.tdg.ch/suisse/accidents-route-femmes-depassent-hommes/story/31152744

3 thoughts on “Femmes au volant, mort au tournant ?

    1. Certes. En étant un peu cynique, la palme de la bonne conduite (le plus faible nombre d’accidents) reviendrait alors… aux Saoudiennes.
      Plus sérieusement, même en factorisant un certain nombre de paramètres, les femmes restent moins responsables que les hommes d’accidents mortels. Il serait intéressant de se pencher sur des variables spécifiques, l’alcool par exemple. Si la consommation d’alcool expliquait la sur-accidentologie des hommes une fois les autres paramètres déjà cités pris en compte (en vérité, je n’en sais rien), il pourrait alors être pertinent de se focaliser sur cette question, dans une optique préventive et/ou répressive.

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